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Gallery - Amelie Bo

La meute

Façonnées dans le grès puis enduites d'engobe ou de jus d'oxyde, selon les séries, les céramiques d'Amélie Boissel modèlent un passage, une transformation plus qu'un état.

Ses têtes de loups sont des apparitions, des fantômes. C'est par cette volonté de faire apparaître, plus que de montrer ou de représenter qu'on peut expliquer que les têtes de loups soient tronquées, coupées horizontalement juste sous le museau.

Armée d'esprits lupins surgie de terre, les loups, posés à même le sol ou sur une surface plane et dégagée, sont une œuvre multiple ; c'est une meute qu'Amélie fait émerger du sol, de la matière. On pense à Deleuze et Guattari pour qui l'animal c'est d'abord des animaux : le troupeau, la meute, l'essaim. C’est ça qui définit l’animalité, c’est-à-dire cette façon de ne pas exister comme individu, personnalité, moi, mais élément au sein d’une multiplicité. L’animal, le loup en l'occurrence, en tant que multiplicité, est une façon de concevoir le corps de chaque chose : non pas comme une chose bien définie, avec sa définition globale, sa forme et ses limites, mais comme l’assemblage d’une multiplicité de particules, de molécules. Ensuite, ces particules qui constituent les choses sont en permanence en mouvement ; elles ne cessent de constituer et de décomposer des rapports entre elles. Le devenir cher à Deleuze, c’est la façon dont les particules entrent en rapport et apportent une transformation. C’est pour cela que devenir, c’est toujours devenir-autre. Devenir-animal n’a donc rien à voir avec imiter un animal particulier : c’est se sentir comme une meute, une multiplicité de particules toujours en mouvement et en transformation. C’est percevoir le corps non pas comme un organisme fini, une forme parfaite et limitée, un individu (littéralement ce qui ne peut pas se diviser), mais comme une forme imparfaite et ouverte, un assemblage de molécules qui se modifie continuellement par sa mise en rapport avec des molécules extérieures.

Devenir-animal, c’est sentir son moi se dissoudre, se placer à un niveau moléculaire où l’on découvre le mouvement de ce qui nous constitue et les transformations qui nous affectent et c'est ce devenir, c'est l'apparition, la transformation, le rapport de l'animal à l'espace, les énergies qui circulent aussi (Amélie pratique également le shiatsu) qu'Amélie évoque avec sa meute de loups.

Le devenir est aussi au cœur de la deuxième série de céramiques que présente Amélie, séries de formes moins figuratives ; quoiqu'on pourrait parler d'allusions figuratives (sur le modèle des sculptures de Jean Arp, auxquelles celles d'Amélie ressemblent par leur aspect blanc, rond et ample, par la primauté de la forme sur le modèle, mais dont elles diffèrent, notamment par les aspérités qui en marquent la surface, alors que les sculptures de Jean Arp sont lisses) : on imagine, plus qu'on ne reconnaît des moutons à trois, cinq ou douze pattes (et on pense à ces animaux monstrueux, à ces freaks du règne animalier, conservés dans le formol dans les musées d'histoire naturelle), des éponges ou des pierres ponces, des êtres extra-terrestres mi-animaux, mi-minéraux, des microbes grossis au microscope ou des planètes inconnues (dans cette hybridation, dans ce mélange de l'animal et du minéral on retrouve d'ailleurs l'intérêt d'Amélie pour les théories holistiques chinoises et japonaises à la base du shiatsu ou de la médecine chinoise qui voient l'évolution comme une chaîne, sans hiérarchie, et proposent des chaînes de correspondance entre le macrocosme et le microcosme, entre la nature et l'homme, entre le vivant et la matière).

Il s'agit avec cette deuxième série, non plus d'apparitions mais de mutations, de métamorphoses, de transformations. Recouvertes d'engobe, cette matière terreuse qui en modifie la couleur tout en créant un décor en deux tons, une surface un peu irrégulière, dentelée ou craquelée, les céramiques, rondes, pleines (bien que creuses à l'intérieur et étonnamment légères lorsqu'on les soupèse) représentent, selon les dires de leur créatrice des êtres, des formes en mutation, avec leurs pattes qui poussent, leurs bosses en train de se former. Espèce d'êtres sans visage, sans bouche pour parler, sans yeux pour voir, sans oreille pour entendre, êtres murés en eux-même, ils semblent néanmoins chercher à s'ouvrir au monde, à devenir autre, comme un jeune être qui pousse ou se développe, comme une idée qui peine à s'exprimer.

Il faut aussi bien avouer que ces drôles de formes en gestation, à la fois ramassées sur elles-mêmes et ouvertes sur l'extérieur par cette métamorphose en action qui les poussent visiblement à s'extraire d'elles-mêmes, ont un aspect un peu grotesque, entre enveloppe corticale déformée et balles de golf bizarrement agglomérées et cabossées - grotesque d'une mutation qui n'est pas sans rappeler la métamorphose à la fois douloureuse et comique, absurde, de Gregor Samsa en pauvre cloporte. Mais alors que « dans la littérature de la catastrophe, le devenir-autre est le point de passage inéluctable vers l'extrême de la folie, du crime, de la mort cataclysmique » (1), les formes que fabrique Amélie, si elles font irrémédiablement penser à quelque cataclysme nucléaire, expérience scientifique ou manipulation génétique dont elles auraient résulté, ont au contraire quelque chose de bonhomme, de doux, de naïf et d'enfantin, de léger.

Revenons, pour finir, aux loups. L'animal, le loup c'est aussi, dit Deleuze, « l'art à l'état brut », « l'être aux aguets », ce en quoi, dans son attitude au monde, il se rapproche de l'écrivain ou du philosophe. Les loups d'Amélie, avec leurs oreilles dressées et leur regard acéré, sont une belle représentation de cet être aux aguets.

Le jus d'oxyde qui leur donne cet aspect patiné, cette belle couleur brune mordorée leur confère enfin un mystère et une force qui ne sont pas sans rappeler les figures totémiques des peuples amérindiens. Le loup est un être mythique, figure ancestrale, esprit protecteur et vénéré comme tel. Ces demies têtes de loups on les imagine donc chez soi, comme les gardiens de son esprit ou de sa maison. Symbole d'une force sacrée, émanation du clan, le loup évoque l'imaginaire des contes de fées et du folklore, c'est ainsi la menace qu'il faut affronter, le danger qui peuple le bois qu'il nous faut traverser, danger qui une fois surmonté nous fait être plus fort. Contempler les loups c'est donc se reconnecter à quelque chose d'ancestral, de sacré, de mythique, à la force et au mystère de la nature et de l'animalité.


Emilie Huitric

Note

1. L'épreuve du désastre, Alain Brossat, 1996, Albin Michel.

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